En cinq ans, le paysage audiovisuel a basculé. La frontière entre médias traditionnels et créateurs de contenu s’est effacée, redessinant les modèles économiques et les usages. Décryptage d’une révolution qui rebat toutes les cartes.
La consommation vidéo réinventée
Les Français regardent toujours plus de quatre heures de vidéo par jour, mais le mode de consommation a radicalement changé. Si le direct conserve 60 % du temps d’écran, les usages à la demande gagnent du terrain : une demi-heure quotidienne pour la SVOD, une heure entière sur les réseaux sociaux et plateformes vidéo.
Chez les moins de 50 ans, l’équilibre est atteint entre live et à-la-demande. Chez les plus jeunes, la bascule vers le numérique est encore plus marquée. Résultat : fragmentation de l’attention, explosion de l’offre et demande accrue de personnalisation.
| Indicateur | Chiffre | Source |
|---|---|---|
| Consommation vidéo totale par jour (tous supports) | 4 h 37 / jour | Médiamétrie – 2023 |
| Part du direct (TV linéaire) | ≈ 60 % du temps vidéo | Médiamétrie – 2023 |
| Vidéo à la demande (SVOD / plateformes / replay) | ≈ 1/3 de la consommation totale | Médiamétrie – 2023 |
| Temps passé sur réseaux sociaux vidéo | ≈ 1 h / jour | BDM – 2024 |
| Temps passé sur services SVOD | ≈ 30 min / jour | Estimations Médiamétrie + usages déclaratifs 2024 |
| Chez les moins de 50 ans : répartition Live / À-la-demande | Équilibre 50 / 50 | Médiamétrie – tendances 2023-2024 |
| Équipement dominant pour la vidéo | Smartphone (93 % des foyers) | Arcep/Arcom – 2025 |
Du rendez-vous vertical à la logique algorithmique
Il y a vingt ans, on attendait la diffusion d’un programme. Aujourd’hui, un geste sur l’écran suffit. Ce glissement du rapport vertical au contenu vers une logique algorithmique qui suggère, oriente et pousse modifie profondément notre temps disponible, nos habitudes et notre attention.
Cette transformation a engendré deux dynamiques majeures :
L’hybridation. YouTube se regarde sur le téléviseur, le JT se suit sur TikTok. Les médias deviennent plateformes, les plateformes deviennent chaînes, les créateurs deviennent médias.
La convergence économique. Publicité, droits, produits dérivés, événements, merchandising : l’économie des créateurs a quitté le stade artisanal pour s’industrialiser.
Les créateurs deviennent des studios
Longtemps considérés comme des outsiders, les créateurs sont désormais de véritables studios. Ils recrutent auteurs, vidéastes, monteurs, réalisateurs et équipes commerciales. Ils produisent des formats aux standards télé et financent des projets ambitieux.
Cette maturité ouvre un nouveau cycle : les créateurs deviennent producteurs, entrepreneurs et détenteurs de propriétés intellectuelles exportables. Un héritage qui rappelle l’ère des animateurs-producteurs de la grande télévision.
Des usages qui se complexifient
Sur TikTok, les contenus s’allongent et une minute devient un format « long ». Les podcasts dépassent plusieurs heures. L’usage n’est plus limité au divertissement : la plateforme devient espace d’apprentissage, d’analyse et d’information.
Les communautés se structurent autour de passions communes. La recommandation devient un levier central pour découvrir séries, films ou débats. Certaines émissions se prolongent grâce aux créateurs qui apportent un regard incarné et différent.
France Télévisions : la stratégie du double mouvement
Pour un média public, s’adresser à tous devient un exercice d’équilibriste. D’un côté, développer des espaces propriétaires garantissant une expérience de service public. De l’autre, aller là où sont les publics : YouTube, TikTok, Twitch.
France Télévisions avance sur deux axes : créer autrement avec des contenus qui donnent envie de poser son téléphone (comme la série Les Vivants), explorer de nouveaux formats et collaborer avec des créateurs ; accueillir les talents issus du numérique, comme avec le GP Explorer diffusé simultanément sur l’antenne et Twitch.
Les murs tombent entre télé et web
Il y a quelques années, ces deux mondes s’observaient avec méfiance. Aujourd’hui, les cas d’usage s’accumulent et chacun reconnaît la valeur de l’autre. Les créateurs respectent les grandes IP télévisuelles. Les diffuseurs reconnaissent la force de l’incarnation web. Les studios comme Banijay lancent des labs dédiés aux créateurs. Des concepts nés sur Internet deviennent des franchises exportables.
La complémentarité devient un levier de croissance mutuelle.
L’enjeu démocratique de 2027
Quand les créateurs deviennent relais d’opinion ou d’information, l’enjeu dépasse l’économique pour toucher au démocratique. Une étude allemande l’a démontré : un seul créateur très suivi peut influencer un vote. À l’approche des élections de 2027, la question de la responsabilité informationnelle devient cruciale.
L’UMIC travaille à la reconnaissance d’un statut européen pour les créateurs d’information : règles claires, transparence des sources, distinction faits-opinions, protection contre les pressions et le cyberharcèlement, financement de la vérification.
Le rôle du service public
France Télévisions reste un repère : 80 % des Français lui font confiance pour l’information. Ses atouts : journalistes formés au fact-checking, cohérence éditoriale avec France Info, contenus jeunesse éducatifs, partenariats avec des créateurs qui vulgarisent et expliquent.
Son choix éditorial est clair : pas de commentaire partisan, mais du débat contradictoire.
TikTok, de son côté, collabore avec l’AFP, multiplie les campagnes d’éducation aux médias et développe des outils de détection. La plateforme veut encourager l’analyse plutôt que la course au buzz.
Et les enfants ?
Sur un point, le consensus se fissure : l’âge et les règles d’accès aux réseaux sociaux. France Télévisions rappelle les repères essentiels : pas d’écran avant 3 ans, pas plus d’une heure avant 6 ans, pas de réseaux sociaux avant 13 ans.
Comme les légumes, tous les écrans ne se valent pas. Le service public veut devenir un allié des parents.
Une nouvelle grammaire de la création
Médias et créateurs ne sont plus des rivaux. Ils construisent ensemble un écosystème où les contenus circulent, s’hybrident, se transforment. Les usages évoluent, les modèles économiques aussi, et la responsabilité devient centrale.
La convergence n’est pas une tendance passagère. C’est un changement de nature, une nouvelle grammaire de la création où chacun doit apprendre, collaborer et innover.

